Blanche-Neige à travers le miroir

ou délire et variations sur le thème du regard

Le jour de la rentrée, les parents de Blanche Neige firent un vœu : « Comme nous aimerions que notre fille soit blanche comme la craie, noire comme un tableau bien net, et rouge comme la note vingt sur vingt en haut de la copie ».

Adagio

Lundi, Blanche Neige rentra de l’école, posa son cartable sur la table de la cuisine, leva les yeux vers son Miroir magique et l’interrogea. C’était un beau miroir guilloché, de ce Venise à bords couleur de Saphir, avec des étoiles taillées :

— Miroir, Miroir, suis-je toujours la meilleure élève en ce royaume ?

Son Miroir lui rima :

— Fais un effort, tu peux mieux faire. Aucune erreur, c’est pour ton bien. Ce que tu vaudras, c’est vingt.

Blanche Neige tira une drôle de bobine et conjugua le verbe choir au futur.

Largo con dolore

Mardi, Mme Lamarâtre (Karine), son institutrice, lui peigna les idées bien parallèles et y ficha un peigne empoisonné. Blanche Neige pâlit et conjugua le verbe fuir au conditionnel. En rentrant de l’école, elle demanda à son Rimoir :

— Rimoir, Rimoir, suis-je toujours la meilleure élève en ce royaume ?

Le Rimoir lui murmura :

— Sois dans les forts, deviens de fer. Aucune erreur, c’est pour ton bien. Ce que tu vaudras, c’est vingt.

Blanche Neige devint si pâle qu’on l’eut dite transparente. Elle conjugua le verbe fondre à l’imparfait du subjonctif.

Tristamente

Et la mère fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminence,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances. ’ (AR.)

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos front morts des écueils inconnus. (V.H)

Grave, Maesto

Mercredi, Mme Lamarâtre. la sorcitutrice serra le lacet du corset de la fillette si serré que le cœur de Blanche Neige se glaça et qu’une larme lui coula. En sortant de l’école, elle traversa la voie de chemin de fer, vide, ne rencontra personne, monta l’escalier et chuchota à son Mouroir :

— Mouroir, Mouroir, suis-je toujours la meilleure élève en ce royaume ?

Le Mouroir lui mura d’une voix de mirador :

— Sois dans les rares, tu vaudras cher. Aucune erreur, c’est pour ton bien…

Pianissimo

À travers ses larmes, elle regardait la glace. Personne ne vit qu’elle n’avait plus de reflet dans le miroir. L’image de la petite fillette s’était diluée dans ses larmes.

— Après tout, ce n’est pas tellement gênant, penserait la sorciérutrice lors du prochain diagnostic.

Doucement expressif

Jeudi, Karine Lamarâtre était malade. Blanche Neige demanda à la remplaçante, Mme Hélabette (Anabelle) :

— Maîtresse, quel verbe dois-je conjuguer ?

— Ne te regarde pas comme cela dans la glace, reste un moment avec nous, lui sourit-elle pour la sortir de cette mise à mort.

C’est alors qu’apparut le regard.

— Bonjour, dit le regard.

— Bonjour, répondit poliment la petite princesse, qui se retourna mais ne vit rien.

— Je suis là, dit la voix sous le pommier.

— Qui es tu ? dit la princesse. Tu es bien joli.

— Je suis un regard, dit le regard.

— Viens jouer avec moi, lui proposa la princesse. Je suis tellement triste.

Blanche Neige n’avait pas remarqué le moment où quelque chose s’était passé, pas su tout de suite qu’elle avait retrouvé son image. Anabelle l’avait d’abord appelée Contesse, et le même soir Princesse. Et puis deux ou trois jours elle essaya Reine des reinettes, trouvant cela ressemblant. Je ne dirai pas le nom que depuis des années elle lui donne, c’est leur affaire. Nous supposerons qu’elle a choisi Blanche Épine. Pour les autres, elle était Blanche Neige, je vous demande un peu.

Allegretto Giocoso

Vendredi, Blanche Neige se regarda dans les yeux de Mme Hélabette, l’imagicienne. Elle y vit le reflet de ses cheveux noirs et de ses joues rouges, drapeaux de sa révolte. Elle sut qu’elle était belle dans ce regard, et libre.

— Tu es habile, Anabelle, osa Blanche Neige qui se mit à chanter : Je ris de me voir si belle en ce miroir.

Au retour de l’école, son miroir l’interpella :

— Blanche Neige, Blanche Neige, peau d’âne est meilleure élève que toi en ce royaume.

L’image de Blanche Neige se narra dans le Marroir :

— Foin de l’effroi, je ne crains pas les rois. Ils ne sont rien, pas plus que toi. Ce que tu voudras, c’est vain.

Nerveux et avec humour

Samedi, Mme Lamarâtre voulut serrer le corset de Blanche Neige.

— Il est devenu trop petit, constata-t-elle.

— Erreur, c’est moi qui ait grandi, fit remarquer Blanche Neige fort pertinente.

La sorcière exigea alors qu’elle conjuguât le verbe obéir à l’impératif, mais la jeune fille lui cracha la pomme empoisonnée à la figure. La sorcière voulut alors l’enfermer dans un sort : elle essaya de frôler les doigts de Blanche Neige.

— Frauder les lois, je sais déjà, contrepéta la princesse qui savait être comtesse ou tigresse. La force de mes mains ne se laisse plus corseter. Et la jeune reine ajouta : Tu nous crois d’égale force, mais mon âge impatient de rêves l’emporte sur ton âge impitoyable, insensible aux vœux.

— Comme tu as de grandes dents, rictussa la souricière, éberluée par l’échec de sa magie. Et elle prit la pomme, une reinette qu’elle croqua. L’œil était dans la pomme et regardait Karine. Alors, leurs yeux à toutes deux s’ouvrirent et elles virent que la sorcière était nue.

— Mes grandes dents ? Aucune horreur, c’est pour mon bien, sarcastifla la petite princesse.

Appassionato

Mais après un silence, elle lança avec une sorte de rancune :

—Je ne te crois pas, les sorcières sont faibles. Elles Sont naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs épines.. Mais sur ma planète, les tigresses ne mangent pas les sorcières ”.

— Je ne suis plus une sorcière, avait doucement répondu Karine.

— Pardonnez-moi ! lui sourit Reinette qui l’embrassa.

Karine qui n’avait jamais été un crapaud se métamorphosa néanmoins intérieurement et devint charmante.

Expressivo

En rentrant de l’école, le Miroir lui demanda :

— Blanche Neige, Blanche Neige, suis-je toujours un beau miroir ?.

— Tu es un miroir aux alouettes, Guillaume et Guillaumette, un beau miroir grillagé. de ce venin à bords coupants couleur de rubis, avec des étoiles taillées. Mais n’oublie pas, il n’y a pas plus de péché que d’accords faux.

Le miroir tragédia alors :

— “ O cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le conte.
et mourir sans vengeance ou tomber
dans la honte ? ” (P.C.)

Tendre, aussi léger que possible

Pauvre Miroir : il réfléchissait maintenant des sons de brouillards, de feuilles mortes, de pas sur la neige, de cathédrale engloutie : il devenait un nouveau miroir : des sons et des parfums tournaient dans l’air du soir : délice sensuel que ce tournoiement léger (les fées sont d’exquises danseuses). Les notes militaires de son refrain s’étaient éparpillées. Ses notes rouges étaient devenues blue notes, notes mouvantes comme des sables, notes étrangères à la gamme, comme certains regards.

Incisif, mais dans un rythme sans rigueur

Ah ! Ces notes blues, notes de révolte de cette musique de nègres, notes balancées à coup de poing, notes en avance, notes discordantes et indociles. Mais l’oreille et l’esprit s’habituent.. À force de réfléchir le miroir était devenu sage, sans grille et sans barème : il lui restait la saveur de chaque être unique : sur sa surface lisse, glissaient des esquisses fugitives où chaque visage pouvait oser se déchiffrer comme univers cohérent, déjà riche d’une fécondité promise.

Le miroir parlait comme un vieux jardinier de ses arbres : il cherchait la couronne à conserver, l’œil à fleur qui plus tard donnerait du fruit ; parfois, il songeait à supprimer un gourmand, où alors on en ferait une marcotte que l’on grefferait, un jour. Et toujours il songeait à l’équilibre de la charpente.

Coda

Il y eu un soir, il y eu un matin. Et Blanche Épine vit que cela était bon : la création ne faisait que commencer…

N.B. : je tiens à remercier tous mes collaborateurs bien vivants, même si parfois ils ont été lagardémichardisés ; en particulier Aragon, Rimbaud, Saint Exupéry, la Comtesse du Canard, Hugo, Corneille, Debussy et Dieu.

Pour ceux qui n’ont pas relu ‘‘ la mise à mort ‘’ la semaine dernière, précipitez-vous au chapitre 4 de « Je cherche, donc j’apprends » où vous retrouverez avec plaisir la première page du livre d’Aragon et la démarche “ Lecture avec questions préalables ”.

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