L’évaluation ou Gros plan sur la violence masquée de l’école

Dessins de Philippe Geluck

Dès le début l’Éducation Nouvelle s’est opposée à l’école républicaine sur des points fondamentaux. L’Éducation Nouvelle malgré sa grande diversité voulait cependant dans ses écoles nouvelles la liberté pour l’enfant, liberté de mouvement et liberté de penser. Elle voulait une éducation harmonieuse, naturelle, elle voulait une école heureuse où les enfants puissent vivre leur enfance en toute insouciance. L’École républicaine a sauvé les enfants du travail et des coups, de l’exploitation et de la violence physique, et a libéré progressivement leur intellect, mais elle leur impose une violence psychique. En effet, Il y a à l’école une violence ordinaire et quotidienne, intrinsèque parce que dépendant du système et non des individus, une violence institutionnalisée. Cette violence inouïe est cependant bien discrète : elle passe facilement inaperçue parce que nous l’acceptons comme “allant de soi” que l’on soit élève, parent ou enseignant.

À l’école, au quotidien, c’est l’obsession de la valeur. Ouvertement ou insidieusement, on évalue ou on est évalué. Éloge ou dénigrement, l’enfance est sous le couperet de l’évaluation. L’enfance est rongée par cette obsession des adultes de savoir “ce que l’élève vaut“, intimement. Les justifications et prétextes fallacieux ne manquent pas, on déclare que c’est le travail effectué qui est évalué et non l’élève, on n’accuse que la note ou des méthodes d’évaluation, mais toujours on évalue, c’est l’inquisition permanente sur la qualité des connaissances, leur degré d’acquisition, de perfection, de perfectibilité, et derrière un “peut mieux faire” incessant c’est bien l’élève qui est jugé ! Et l’élève ne s’y trompe pas, même si on lui rabâche le contraire. C’est bien l’être qui est jugé.

À l’école chaque élève est jugé en permanence. Le plus monstrueux c’est que l’élève ne s’insurge même plus. On a obtenu le consentement de la victime, l’assentiment de l’opprimé. L’élève a intégré que “c’est pour son bien“, puisque c’est pour son avenir et que l’évaluation est la racine de la sélection sociale -et de l’exclusion. Le jugement de l’Ecole migre ainsi jusque dans la famille. Les parents deviennent complices de l’école, ce n’est plus l’amour qui est le plus fort, c’est le Savoir. L’école entraîne avec elle les parents dans une complicité de maltraitance.

Abandon de l’enfant à la tyrannie du Savoir.

Non seulement l’enfant est jugé mais il est coupable. Coupable de ne pas y arriver, de ne pas assez y arriver. Car ce n’est jamais assez. Au Savoir il faut toujours plus. La réussite est un puits sans fond mais il y a quand même obligation de réussite. Et l’espoir des parents est sans limite. Ses parents, ses enseignants, l’École, l’État : tout est fait pour qu’il y arrive ! Qu’il se sente donc coupable celui qui ne réussit pas ! Avec la fameuse égalité des chances, et surtout le culte de la méritocratie, la faute originelle n’est plus reportée sur la société, sur l’origine, la naissance, mais bien sur celui qui n’a pas su tirer parti de la chance qui lui a pourtant été offerte. Exclusion progressive du groupe des gagnants, jusqu’à l’exclusion sociale ! Par sa propre faute.

La violence est intime.

Et on parle de savoirs émancipateurs ? Pour que Le Savoir soit émancipateur, il faut qu’il affranchisse de toute dépendance, de toute croyance, de tout préjugé. Mais marquée par le sceau de la culpabilité intime, l’École est bien loin d’être une école libératrice et ses savoirs émancipateurs. Le Savoir ne peut être émancipateur que si on ne l’emmaillote pas systématiquement d’une évaluation.

Sous le joug de l’évaluation permanente il n’y a pas la liberté mais l’obligation de réussite. Sous la culpabilité inculquée il n’a pas l’insouciance et le bonheur mais la souffrance. L’Éducation Nouvelle veut un savoir émancipateur : laissons les élèves vivre leur enfance et adolescence sans le couperet du jugement permanent. Laissons les tranquilles. Pas d’évaluation. “Bon” ou “Mauvais”, un jugement est toujours malfaisant.

Catherine LEDRAPIER- LIEN-GFEN

Article publié dans les 4 pages du LIEN dans le dialogue n° 174sur la violence, 2019

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